Il y a 18 ans, j’ai pu vivre et vibrer aux rythmes des tribus Zéliangrong à l’occasion d’une grande expédition clandestine au cœur des états interdits du Nord est de l’Inde, et tout particulièrement dans les monts Cachars des confins de l’Assam, du Manipur et du Nagaland.
J’avais alors été impressionné par la force de la culture Héraka enseignée par la reine Zéliangrong, autrefois combattante de la liberté, Rani Gandiliu.
Elle avait su, en réformant la culture animiste des Naga, chasseurs de têtes redoutés, permettre au tribus Zemi, Rongmei et Longmei Naga d’échapper aux impacts souvent destructeurs de culture et d’identité, et bien souvent de dignité, des influences extérieures.
Nous y sommes retournés tout récemment et avons retrouvé nos amis des villages de Laisong, Hazailo et Hangrun comme si le temps s’était arrêté pendant ces 18 ans.
C’est à la fois le riche patrimoine de traditions et le combat des défenseurs de la culture Héraka, des héritiers de la mémoire de la reine Rani Gandiliu, que le film JOUR DE FÊTE CHEZ LES ZÉMI s’attache à nous faire découvrir.
Au fil des temps et des générations, l’âme de la culture Héraka s’altèrent et s’effilochent pourtant, comme un grand tissage traditionnel Naga que l’on s’acharnerait à enlaidir en lui retirant chacune de ses couleurs, chacun de ses fils de coton, en le privant de ses motifs si beaux qui symbolisent le lien entre les âmes des êtres vivants et de leur mère nature.
Willa Cather a écrit : « Qu’est ce que l’art sinon un fourreau dans lequel on tente de faire entrer cette lumière insaisissable qui est la vie elle-même. La vie qui glisse à nos côtés, trop rapide pour qu’on puisse la retenir, trop précieuse pour qu’on se risque à la perdre ? »
Le dernières tribus pourraient-elles être les œuvres d’art de notre grande famille humaine ?
A l‘image de leurs parures corporelles, de leurs expressions artistiques et symboliques, de leurs rites et de leurs traditions, de leur connaissance et de leur respect des mondes terrestres et spirituels, de la force de leurs symboles ou encore de l’esthétique de ces corps et de ces âmes superbes qui se libèrent aux rythmes envoûtants des chants polyphoniques ou des tambours de tous les continents, elles sont beaucoup trop précieuses pour qu’on veuille les perdre.
Quelques chasseurs-cueilleurs des dernières grandes forêts, quelques maîtres des montagnes, quelques pasteurs nomades des savanes et des déserts se sont fixés pour tâche de faire patienter cette mort lente des dernières tribus qui perdent peu à peu leur culture et leur identité, parce qu’un tourbillon nommé développement les pousse génération après génération à scier leurs propres racines.
Les Naga des trois tribus du royaume Zéliangrong l’ont compris. Ils se sont fixés pour tâche de faire patienter cette mort annoncée pour mieux garder ces merveilleux patrimoines identitaires et culturels, et surtout, pour que les hommes aient le temps d’achever leur danse.
Peut-on rêver tâche plus noble que celle-ci ?
