WILLKA KUTI - Le retour du soleil
Samedi, octobre 14th, 2006A découvir dans le prochain numéro d’Ikewan, le journal de l’association ICRA international, le théma complet consacré à la RENAISSANCE AUTOCHTONE EN BOLIVIE
A 4000 mètres d’altitude au cœur de la cordillère des Andes, là-bas où les pistes indiennes dévalent les pentes abruptes des plus hauts sommets pour s’évanouir dans les profondeurs des forêts denses du bassin amazonien, il est un pays d’où s’élèvent aujourd’hui les chants d’éveil des nations autochtones du monde entier.
Dans la cordillère des Andes comme dans toute l’Amérique latine, la musique et la poésie ont eu un rôle déterminant et essentiel dans cette reconquête de la dignité et des identités autochtones.
Hugo Gutierrez et Rodolfo Choque, les fondateurs du groupe K’ala Marka, ont, dans les années 80, quitté la Bolivie du dictateur Banzer Suarez. Comme de nombreux jeunes indiens Aymara de leur génération, artistes ou étudiants. Ils ont choisi d’aller ailleurs à la recherche de cette liberté d’expression, de poésie et de chanson, qu’en leur propre pays les dictatures successives leur avaient volé.
Depuis la conquête espagnole et pendant des décennies jusqu’en ces premières années du troisième millénaire le peuple de Bolivie constitué à plus de 65% d’amérindiens a subi le pouvoir sans partage et un quasi appartheid des descendants des colonisateurs espagnols.
Les dictatures militaires se sont succédées les unes aux autres , alternant parfois des gouvernements civils mais toujours sous la coupe des riches propriétaires des ressources naturelles, et en tout premier lieu des états Unis qui n’ont cessé jusqu’à très récemment d’interférer sur la politique et l’économie des différents états de l’Amérique latine.
Il y a quelques années seulement un amérindien venu des hauts plateaux ou simplement des quartiers « élevés » de La Paz devait s’acquitter d’un droit de passage pour être simplement autorisé à entrer dans les quartiers centre et sud de La Paz, la capitale Bolivienne…
Après que plusieurs états d’Amérique du Sud comme le Brésil ou le Vénézuela soient parvenus à la fin des années 90 à s’affranchir au moins partiellement de la tutelle nord américaine, Un pays oublié du monde allait voir converger vers lui tous les regards et toutes les attentions en janvier 2006 avec l’élection à la fonction suprême de Bolivie - non seulement d’un personne issue des mouvements populaires ou syndicalistes comme au Brésil - mais du premier président autochtone, Evo Moralés .
Cette élection allait bouleverser totalement la donne politique dans ce petit pays d’Amérique du sud désormais porté en exemple du combat et de l’éveil des peuples autochtones vers une reprise en main de leur destinée. Avec ces évènements, c’est aussi tout un processus de renouveau et de renaissance de la spiritualité et des cultures amérindiennes qui se met en marche derrière les leaders politiques mais aussi les chefs traditionnels, les shamans, les artistes et les structures spirituelles.
Dans ce pays grand en surface, puisqu’il équivaut à deux fois la surface de la France et petit en population puisqu’il ne compte que huit millions d’habitants, dirigé depuis l’origine par l’infime minorité blanche ; dans ce pays recouvrant les deuxièmes réserves latino-américaines de gaz naturel où plus de la moitié des habitants n’ont pas accès à l’électricité, la montée en puissance de la gauche indigène et de son charismatique leader Evo Moralès, est un événement en soi.
Aymara des haut-plateaux andins, ayant grandi parmi les quechuas et les petits Blancs du Chapare tropical, né à la lutte sociale parmi les paysans cocaleros, « Evo » symbolise l’espoir de tous les laissés-pour-compte du pays. Et ils sont nombreux ! Vingt ans de dictatures, autant de réformes « néolibérales » ont creusé les inégalités.
Deux tiers des Boliviens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Ils habitent la campagne ou les banlieues des grandes villes, principalement dans l’ouest du pays. L’immense majorité est d’origine amérindienne. Ce sont eux qui ont chassé les présidents Gonzalo Sanchez de Lozada en octobre 2003 et Carlos Mesa en juin 2005. Au grand dam des 20% de Boliviens qui se partagent plus de la moitié du revenu national, regroupés, eux, au coeur de La Paz et dans les provinces de l’est.
Face à cet abîme, le discours sans ambages d’Evo Morales, empreint de nationalisme de valeurs amérindiennes, rassemble aussi largement que ses tee-shirts du Che et ses déclarations à l’emporte-pièce effraient.
Evo Morales a su capitaliser sur le ressentiment de nombreux Boliviens à l’égard de l’ingérence étasunienne et le discrédit pesant sur les partis traditionnels. Au point que son adversaire, l’ex-président « Tuto » Quiroga, a dû s’inventer un nouveau parti « Podemos » (Nous pouvons) pour faire oublier son appartenance à l’Action démocratique de l’ex-dictateur Hugo Banzer.
Hugo Gutierrez et Rodolfo Choque Quispé appartiennent à cette génération d’Indiens Aymara, tout comme le nouveau président bolivien Evo Moralès qu’ils ont maintes fois côtoyé dans leur jeunesse.
C’est cette génération-là qui, pendant des décennies, dans le silence de l’exil ou de la clandestinité, a reconstruit note après note, pierre après pierre, la dignité de l’Indien des Andes. Chantres de la poésie et de la musicalité indienne de Bolivie, Hugo et Rodolfo sont devenus naturellement les porteurs d’espoirs de tout un peuple, leur musique est une passerelle vivante entre les chefs politiques, les grands maîtres spirituels et une jeunesse avide de retrouver leur identité et leur fierté. Ils sont aujourd’hui connus dans toute l’Amérique latine du Méxique à la Terre de feu, rassemblant des foules de tous les âges à chacun de leurs concerts.
Hugo et Rodolfo nous ont entraîné à travers cette Bolivie si attachante où, il y a plus de 25 ans, à l’époque de la dictature du général Banzer Suarez, j’avais passé 13 mois immergé au sein des communautés amérindiennes de l’Altiplano Andin et des rios Béni et Manniqui au cœur de la forêt Amazonienne
La Bolivie d’aujourd’hui nous a accueilli merveilleusement, avec une chaleur humaine que seuls les peuples autochtones qui ont autant souffert savent offrir . Outre les tournées de concerts à travers les villes et les villages de Bolivie, Hugo et Rodolfo nous ont ouvert toutes grandes les portes du tout nouveau gouvernement d’Evo Moralès qui fut leur compagnon de lutte, mais aussi celles des chefs traditionnels, les plus grands Mallku et les Amawta, les grands prêtres de la cosmologie Ayamara qui connaît aujourd’hui une renaissance sans précédent.
Nous avons rencontré Evo ce 21 Juin dernier à 5h du matin, à l’aube glaciale du solstice d’été, alors que des milliers de pélerins fêtaient sur le site de Tiwanaku, Willka Kuti, le retour de Soleil .
A La Paz, nous avons pu nous entretenir longuement avec le ministre de l’éducation, le vice ministre de la culture, les députés, et les sénateurs amérindiens qui découvrent peu à peu les méandres de l’exercice de la politique et de la gestion d’un pays.
L’un des moments les plus étonnants pour moi fut cette visite de l’assemblée nationale, et ces sénateurs et députés que l’on m’y présentait ; dignes amérindiens, aux visages burinés, aux doigts craquelés par une vie de travail, vêtus de pull overs et de jeans, côtoyant les parlementaires en cols blancs, costumes sombres et cravates des partis de l’ancienne droite gouvernementale. Et puis cette scène digne d’une fiction lors de cette séance de l’assemblée Nationale où ces députés portant leurs casques de mineurs, ou leurs bonnets indiens, défendaient mot à mot, avec la force des grands tribuns, leurs idées face à des femmes et des hommes bon chic bon genre, rompus à l’exercice d’un pouvoir sans partage, qui, accrochés à leurs dossiers, à leurs attachés caisses ou à leurs sacs Vuiton conspuaient cette politique revenue dans les mains du « bas peuple » - et de ses leaders au premier rang desquels le président Evo. On devrait plutôt dire en Bolivie du haut peuple de l’Altiplano puisque les classes les plus aisées ont toujours vécu dans le Bas La Paz et dans les riches plaines et vallées de l’Oriente.
Et puis il y eut la rencontre de cet homme étonnant, digne au visage dur, combattant sans répis pour la cause autochtone dans les pays des Andes , fondateur du mouvement Pacha Kuti, Felipé Quispé qui, s’il partage l’idéal d’Evo Moralès, n’hésite pas à s’opposer à lui et à critiquer le jeune président Elu. On appelle Felipé Quispé, Mallku, le Condor, ce qui peut être interprété aussi comme le chef des chefs. Il jouit d’un aura considérable dans toute la cordillère et beaucoup en Bolivie lui vouent un respect sans borne. Evo lui même, qui doit parfois résister aux critiques de Felipé, lui témoigne un profond respect et une estime inconditionnelle.
Une petite anecdote fut à mes yeux révélatrice de la force de caractère de ce charismatique leader qu’est Felipé Quispé. Lorsqu’au cours de notre longue séance d’interview, hugo voulu lui servir un verre d’eau minérale, Felipé pris le verre, se leva puis alla le jeter dans l’évier avant de le remplir à nouveau au robinet. « Ca c’est l’eau du peuple nous dit-il et c’est celle-ci et seulement celle-ci que je bois ! »
Pendant plus de deux heures Felipé Quispé s’est prêté de bonne grâce à mes questions et au regard de ma caméra avant de disparaître dans la nuit de l’Alto accompagné de ses deux fidèles gardes du corps.
Enfin il y eut parmi toutes ces inoubliables rencontres celle Don Valentin. Le grand prêtre des Aymara. Celui qui officie au plus haut niveau de la spiritualité et de la cosmologie ancestrale. Humble, chaleureux, n’hésitant jamais à partager son savoir et sa connaissance sans limite des mondes invisibles qui précédent, accompagnent ou entourent les hommes. Il nous a emmené sur les sites les plus sacrés emprunts de forces et de présences avec lesquelles lui seul sait communiquer. Il nous a fait partager les sacrifices aux esprits, les prières et les méditations mais aussi des moments d’échanges et de convivialité que nous ne sommes pas prêts d’oublier.
Jamais très loin de lui il y a Fernando…….. . Cet homme étonnant d’une quarantaine d’années anime aujourd’hui le mouvement spirituel Ayamara Sariri . Il fut envoyé au Tibet lorsqu’il avait une vingtaine années par les anciens et les sages Aymara qui voient entre la spiritualité tibétaine et la spiritualité andine un lien invisible mais d’une force extraordinaire. Fernando vécut la vie monastique aux côtés des bonzes et des lamas pendant deux ans avant de retrouver l’Altiplano où il poursuit ses recherches sur la spiritualité des ancêtres et l’enseigne aux plus jeunes.
Don Valentin, le grand prêtre des Aymara, et les principaux autres chefs spirituels, mais aussi les leaders politiques qui ont marqué l’histoire récente de la Bolivie, de Félipé Quispé à Evo Moralès, nous ont témoigné de la profondeur et de la force de ce mouvement de renouveau autochtone. Ils nous ont permis de vivre au jour le jour, au rythme des évènements qui ont marqué la renaissance de l’identité et de la fierté indigène.
Aujourd’hui l’Indien commence à dessiner lui-même une toute nouvelle Bolivie, sa Bolivie. Rodolfo me dit cette phrase révélatrice quelques jours seulement avant mes retrouvailles avec la Bolivie : « Tu verras c’est très différent de ce que tu as connu lors de ton premier voyage il y a 25 ans. Aujourd’hui l’Indien ne regarde plus ses pieds, il te regarde dans les yeux » .
Cette année, la célébration du solstice d’été a revêtu un caractère particulier : pour la première fois les représentants e nombreuses nations indigènes des trois Amériques se sont rassemblés sur le site de Tiwanaku pour célèbrer le Willka Kuti, le retour du Soleil.
Sur la place du village, une scène monumentale a été érigée. Là, totu au long de cette nuit glaciale, des milliers de pélerins se réunissent pour écouter les Mallku, puis danser aux pieds des Wippala aux rythmes des airs de K’ala Marka.
Puis, un peu avant le lever du soleil, la foule se dirige vers le site archéologique de Tiwanaku. Le président Evo Moralès vient d’arriver en hélicoptère. Don Valentin et Don Lucas commencent les cérémonies : offrandes, prières, puis aux premiers rayons du soleil, dans une ferveur intense, la foule toute entière lève les mains au ciel, les paumes tournées vers l’astre de vie pour recevoir sa chaleur et son souffle de renouveau.
A l’aube du 22 juin, le peuple des Andes et les pèlerins du monde entier se rassemblent alors pour danser dans l’allégresse autour du grand Wippala, le fier drapeau aux carrés multicolores qui symbolise aujourd’hui la renaissance de l’âme indienne indéfectiblement liée et reliée aux forces spirituelles du Soleil, du cosmos et de la Pacha Mama, la Terre-Mère .
Hugo, Rodolfo, le président Evo et toute la foule des anonymes, ont salué le retour du Soleil, mais ce jour-là c’était bien un nouveau soleil que l’on a célébré. Un astre d’espoir venu, comme en ces moments rares où il nous est donné d’assister au spectacle d’une éclipse, occulter les temps de la honte et de la soumission pour projeter sur la planète des hommes la lumière vivifiante d’une ère nouvelle, celle du renouveau attendu du dialogue des civilisations.
C’est un renouveau qui dépasse très largement la seule reprise en main par les peuples autochtones de leur destinée politique et économique. Il s’agit aussi et je dirais surtout d’un véritable renouveau spirituel avec la cosmogonie, la spiritualité et les savoirs originaux longtemps demeurés dans les caches les plus secrètes de la mémoire collective Aymara ou Quechua.
Les Mallku, les chefs traditionnels ou les Amawta, les détenteurs de la médecine traditionnelle sont a nouveau considérés, écoutés et invités à participer aux prises de décisions les plus importantes aux cotés du chef de l’état lui même ainsi que des dirigeants provinciaux ou régionaux.
Il n’y a dans ce mouvement ni haine ni amertume vis a vis des autres catégories de la population qui sont invitées à s’associer à ce mouvement et à y prendre part. Ainsi le vice président Bolivien lui même, au même titre que plusieurs ministres du gouvernement Moralès, sont issus de la population blanche ou métis.
J’ai pu rencontrer longuement les ministres de l’éducation et de la culture, et dans ces seuls domaines les chantiers entrepris sont déjà considérables depuis l’enseignement bilingue ou trilingue généralisé avec enseignement des langues locales dans chacune des ethnies, la démarcation des terres autochtones et la protection des ethnies les plus fragilisées notamment dans la partie Amazonienne de la Bolivie, etc…
Certes la tâche là, comme toutes les autres, ne sera pas facile, et le seul exercice du pouvoir n’est pas chose aisée pour qui n’est pas issu des classes dirigeante et du sérail de la politique politicienne.
Nationaliser les hydrocarbures est le premier grand défit lancé par Evo Moralès mais les grands propriétaires et les multinationales du pétrole et du Gaz sont bien décidés , avec l’aide des pétro dollars et des Etats Unis, à en découdre avec ce président qui bouleverse l’ordre des choses tel que eux l’avaient établi.
Si le socialisme affiché de ce nouveau gouvernement qui se dit proche d’Hugo Chavez ou Fidel Castro, héritier de la ligne tracée sur son propre sol par Ché Guevarra, semble incontournable vu de l’extérieur, on a l’impression sur place qu’il n’est en fait qu’un argument servant plutôt d’étendar de résistance contre les pouvoirs de droite qui se sont continuellement succédé à la tête du pays.
L’exercice du pouvoir n’est pas chose facile. Il reste à espérer qu’Evo Moralès, dont personne ne doute de la sincérité et de l’honnêteté, ne se laissera pas prendre dans les pièges de cet exercice de haut vol auquel bien d’autres avant lui n’ont pas résisté, à l’image du président brésilien Lulla qui est aujourd’hui empêtré dans des affaires de corruption. Et puis il subsiste dans certains cas la tentation d’accaparer ou de confisquer le pouvoir que ces grands leaders ont contribué à rendre au peuple dans un premier temps et que certains voudraient reprendre en leurs seules mains. A l’image de Fidel Castro à Cuba ou du Président Chavez au Vénézuela qui envisage déjà de modifier la constitution pour s’approprier des pouvoirs étendus.
Ce qui différencie la Bolivie du Vénézuela ou du Brésil dont les nouveaux gouvernements sont eux aussi issus des mouvements sociaux et populaires c’est que, à la différence du Brésil et du Vénézuela, c’est bien la force identitaire amérindienne qui, au delà du mouvement social, prédomine en Bolivie. Et puis il faut compter également avec l’émergence de ce renouveau culturel et spirituel qui enveloppe aujourd’hui d’un dynamisme et d’une vigueur nouvelle tout un peuple fier de se relever et de pouvoir enfin relever la tête et nous regarder droit dans les yeux.