Le documentaire ethnographique de télévision, authenticité ou altération ?

Le documentaire ethnographique est aujourd’hui de plus en plus recherché par les télévisions. Les sociétés de productions les plus diverses et les plus variées s’engouffrent donc vers ce qui a tout l’air d’une nouvelle manne pour elles.

La rigueur et la réalité ethnographique ne font pas toujours bon ménage avec l’audimat, alors tout est bon aujourd’hui pour faire de “l’ethno grand public”! un peu comme les opérateurs de voyages organisent ce qu’ils appellent l’ethno tourisme de groupe en faisant des sentiers perdus d’aujourd’hui les autoroutes de demain. En poussant des sociétés autochtones qui étaient, hier encore, de fiers peuples à devenir les mendiants d’aujourd’hui, ou des traditions ancestrales à se rabaisser au rang de folklores livrés à la demande aux armées de caméras et d’appareils numériques de meutes curieuses et préssées.

France télévision avait pensé cet été 2006 à une émission de télé réalité au coeur des dernières tribus en immergeant chez les derniers bushmen, les Papous ou les Hommes fleurs, un groupe de candidats qui allait avoir à se livrer au jeux de l’imitation. Fort heureusement Icra international informée de ce projet plus que douteux développé par une filiale de la société Endémol, a aussitôt mis en place une campagne de sensibilisation et de pétition qui a rassemblé 20 000 signatures et qui a abouti au retrait du projet.

Mais si l’on regarde aujourd’hui d’un peu plus près les documentaires qui nous sont proposés il y a de quoi s’interroger sur nombre de ces films censés informer, documenter aujourd’hui, mais aussi devenir la mémoire de demain. Ils touchent en effet à des peuples et des sociétés tribales menacées de mutation profonde, de perte de leur identité voire de disparition totale comme le sont les dernières sociétés de chasseurs cueilleurs ou les dernières tribus nomades.

Qu’imagine t-on pour séduire les responsables des chaînes de télévision et les spectateurs:

- des vedettes “américaines” ou françaises que l’on met systématiquement en avant quitte à ce que la tribu ou le peuple filmé n’en soit réduit qu’au rang de décor ou de figurant. Alors on nous met un Nicolas Hulot, un Stéphane Peyron, un “people”; Muriel Robin chez les Himba ou Patrick Timsit chez les Hommes fleurs. Si les “people” en question sont des gens de qualité et de sensibilité le résultat est là, en général positif, mais combien le sont vraiment ?
Ces documentaires à gros budget et fort audimat déplacent des équipes de tournage imposantes, des véhicules 4X4, des hélicoptères, des coulisses souvent impressionnantes derrières les caméras. A qui fera-ton croire que cela n’apporte que des bienfaits aux petites tribus au sein desquelles ces équipes débarquent ?

- Un autre technique moins spectaculaire consiste à écrire le documentaire comme on écrirait une fiction. C’est d’ailleurs aujourd’hui ce que l’on demande aux producteurs. On crée des personnages, des situations, des histoires. Et si sur le terrain l’équipe de tournage ne les trouvent pas, alors on les réinventent, on les recréent et on les remet en situation en faisant “jouer à l’acteur” les habitants du village ou les membres de la tribu.
Il faut à tout prix une cérémonie d’initiation, ou un rite shamanique mais on a que quinze jours ou trois semaines pour tourner le film ! Qu’à cela ne tienne, on va payer ce qu’il faudra pour que la tribu reconstitue au moment voulu telle cérémonie ou tel rituel.
Bien sûr pour ne pas enfreindre les tabous, violer les lois non écrites, ou blesser la mémoire des ancêtres, la tribu sollicitée et qui voudrait bien quand même recevoir le paiement ou les “récompenses” promis par l’équipe, va simuler, inventer un rite qui ressemblera mais ne sera pas tout à fait celui que l’on aurait organisé si l’on avait respecté la tradition.
Voila donc des simulacres que l’on fait passer pour les vrais rituels, altérés, déformés, bâclés qui seront appelés à s’intégrer peu à peu grâce au film et à son étiquettage “documentaire ethnographique” à la mémoire collective.

- Et puis il y a encore ces films ethnographiques, plutôt bien fait, mais où, pour garder le coté exotique et authentique à tous prix, on fera disparaitre du champs toute trace de modernisme, tout vétement, toute trace de béton ou de tôle ondulée.
Tels ces indiens d’Amazonie Huaorani ou Zoé, en contact depuis déjà quelques décennies et que l’on nous fait découvrir nus comme aux premiers matins du monde.
Même le guide interprête qui parle espagnol est nu ! Les villages y sont parfaits sans la moindre trace de tôle ondulée ou de béton ? et le public y croit !
Bien sûr en y regardant bien on aperçoit sur la peau les marques de ce short, de ce caleçon ou de ce soutien gorge que le réalisateur à fait enlever au pauvre indien ou à la pauvre indienne qui n’y comprend plus rien !
“D’abord ces colons, ces missionnaires blancs qui apportent de nouvelles technologies, de nouveaux dogmes, qui imposent de cacher sa nudité, et puis ensuite, ces caméramans, blancs eux aussi, qui veulent à coups de dollars nous filmer tels que l’on était avant le premier contact !!!!”

Quelle n’est pas ma déception lorsque je découvre sur une chaîne dite sérieuse tel ou tel film consacré à une ethnie ou un village que je connais bien, de voir que les habitants sont tous revenus à le tenue d’Adam alors que, comme dans toute société en mutation, il y avait bien sûr de l’un à l’autre des tenues vestimentaires différentes - les uns affectionnant la nudité traditionnelle, les autres lui préférant quelque short, ou tee shirt. De voir également que la caméra a soigneusement évité l’école couverte d’un toit de tôle, ou les barraquements, les bidons et autres bassines en plastique que l’on a soigneusement écartés pour ne filmer que les deux seules huttes traditionnelles qui, dans ce village là, ont survécu a des années de contacts plus ou moins destructeurs.

Hypocrisie, malaise d’une société, sentiment de culpabilité, ou désir d’habiller ou de masquer la réalité ? Je ne sais qu’en penser. En tous cas les films authentiques, réalisés avec le coeur, en harmonie et en accord avec les peuples filmés sont si rares qu’ils en deviennent particulièrement précieux. Certes ils n’ont pas les mêmes moyens. Fort heureusement d’ailleurs, car l’âme d’un peuple ne se livre qu’à une personne et une caméra amies et qui savent se faire discrètes, se faire oublier et se fondre dans le quotidien.

Il faut être attentif et patient pour dénicher ces vrais films ethnographiques. Malheureusement on ne les trouve que trop rarement sur les grandes chaînes qui s’adressent au plus large public.

6 commentaires au message

  1. commentaire de sorin:

    bj, j’ai bc aimé le documentaire sur le peuple zoé en amazonie, je pense que nous n’avons pas assez de documents , sur se peuples qui reste ds l’amazonie,il passa sur la 5 . je suis adepte à ces sujets je vous remercie, avez vous queleques photos.

  2. commentaire de Azür:

    Cette conception de l’ethnographie à des fins “audimatesques” n’est pas sans rappeler la notion de “bon sauvage” qui a fait florès en son temps et semble revenir à la mode d’une façon détournée, plus politiquement correcte…

  3. commentaire de naarjuk:

    Je me permets de vous renvoyer à cette page:

    http://naarjuk.hautetfort.com/archive/2007/02/09/l-anthropologie-visuelle-est-a-la-mode.html

    vous y trouverez un lien vers un site de documentaires ethnographiques du cnrs. On est très loin des situations décrites ici, cependant, ces films posent d’autres problèmes.

    Merci à vous de pointer l’importance actuelle du phénomène.

  4. commentaire de toune:

    Beau documentaire, mais pensez-vous qu’en montrant ses tribues vous ne contribuez pas a leur disparition…
    Ce que je regrette aussi, en ce qui concerne les mlabris, la premiere cause de leurs disparirition lente et certaine est la deforestation, alors pourquoi n’avoir pas mis l’accent sur ce probleme specialement ici a geneve ou il y a surement la plus grosse concentration de terrace et de mobilier en teck de la region.
    Est-ce bien moral de ce donner bonne conscience en signant une petition d’un cote et de contribuer a la destruction de leur habitat de l’autre.
    Il en est de meme des Sakais du sud thailandais, dommage que vous n’en parliez pas…
    Aussi un bemole pour avoir mis sur le compte de Taksin les problemes qui se deroule actuellement avec les musulmants et les refugiers Karens.
    La preuve si cela en est une qu’un camp de refugier a ete incendier, alors que Taksin n’est plus au pouvoir, et au sud les attentats n’on jamais ete ausi frequents et meurtriers.

  5. commentaire de Patrick BERNARD:

    Bonjour
    Vous avez tout a fait raison sur la question du bois et l’utilisation effreinée de bois tropicaux faite dans nos pays occidentaux, même si n’étant pas suisse, j’ignorais que les genevois étaient de si gros consommateurs de teck pour leurs terrasses et leur mobilier.
    Je ne dis pas dans le film que Taksin seul a fait incendier des camps de réfugiés, c’est un probleme recurrent depuis de nombreuses années en Thailande. Les autorités thailandaises agissant ainsi en brulant réglulièrement les camps pour éviter que les réfugiés ne soient tentés de se fixer à long terme sur les zones où il se sont temporairement installés.
    Quant au fait de sensibiliser sur le sort des tribus et faisant connaitre a chaque fois que faire ce peut leurs cultures est indispensable est nécessaire si l’on veut suciter une prise de conscience et une mobilisation solidaire. Toutes ces tribus et leurs représentants, que je fréquentent et cotoie depuis de très nombreuses années, me demandent souvent avec insistance de faire connaître les problèmes auxquels elles sont confrontés et dire au monde que leurs différences culturelles et leurs spécificités ont droit d’existance dans une famille humaine multiple aux cultures aussi diverses que complémentaires;
    “s’il faut se ressembler un peu pour se comprendre, il faut être un peu différent pour s’aimer”.

  6. commentaire de Raymond:

    Bonjour,
    J’arrive un peu tard dans le débat mais comme je connais la Birmanie et Siberut et que mes amis m’ont offert le magnifique ouvrage “Tribus en sursis” de Patrick Bernard, je m’autorise à y entrer.
    Cinq voyages en Birmanie (dont le premier il y a 25 ans et le sixième prévu en décembre 2007) m’ont irrémédiablement rendu accro de ce pays et amis de ses multiples peuples. J’envisage de me rendre la prochaine fois avec mon épouse dans le pays Naga. Curieuses ces rencontres de hasard sur les chemins d’un monde oublié.
    Bon sur ce sujet d’accord avec vous sur ces voyages éclairs des tours operators qui zappent la misère des peuples et l’oppression des dictateurs. D’accord aussi sur ces émissions et reportages “exotiques” qui mystifient peuples indigènes et étrangers. A ce propos, je me suis fendu d’un commentaire aux promoteurs de la télé en question pour leur exposer gentiment mon avis. En voici l’essentiel :
    Voici deux mois, je suis revenu de Siberut. je suis resté quinze jours avec ma femme dans un Suku (un clan familial) où j’étais déjà allé une première fois en juillet 2006.
    A cette période, une semaine avant mon arrivée dans l’île, j’apprenais qu’une équipe de TV française venait de débarquer en hélico en provenance de Djakarta (Java) au beau milieu de la forêt.
    Surprise et effarement pour moi qui, parti en solitaire et seul touriste dans l’île, parvint à nouer contact avec un groupe de Mentawai (”Hommes Fleurs”) et à vivre avec eux et presque comme eux, peinant dans les sentiers abrupts et boueux (pour aller à la chasse aux singes, cueillir des durians, etc.), mangeant du sagou, mastiquant quelques durs morceaux de viande bouillie (porc, poulet et singe), et dormant à même le sol.
    Je suis arrivé au moment d’un Puliajiat (cérémonie chamanique pour chasser hors de la maison commune “Uma”, les esprits délétères). Ce qui m’a valu d’assister et de participer à des rituels “magiques” emplis de beauté et partagés entre tous les membres du clan. Ils m’ont tout de suite adopté et nommé Aman Juli. Un accueil chaleureux, une expérience inoubliable, la plus précieuse en trente ans de “tribulations” à travers le monde.
    Je n’ai pas vu l’émission (Rendez-vous en terre inconnue avec Patrick Timsit programmée sur France 2 le 28/12/06), étant le jour de sa diffusion à nouveau au cœur de Siberut.
    Cependant, j’ai suivi le projet et, à mon retour, j’en ai reparlé avec de très nombreux amis avertis par moi et qui ont regardé le film réalisé. Beaucoup ont aimé et la plupart ont ressenti la profondeur de ces peuples dits premiers, vivant en harmonie depuis des millénaires avec leur écosystème.
    Mais il se sont aussi émus des dangers qui les guettent, des risques de la “modernité” et du “développement” qui menacent toutes ces “Tribus en sursis” comme l’écrit dans son beau livre Patrick Bernard (ed. Anako). Les entreprises forestières, les églises et les sectes, le gouvernement indonésien, l’ethnotourisme (les guides et les agences de tourisme de Sumatra s’emploient à vendre ce produit exotique à prix fort), et maintenant la télévoyeuse et audimateuse d’Occident… Tous, à des degrés différents, participent à cette entreprise déstabilisante pour ces peuples.
    Cette part précieuse de notre humanité doit être préservée, des îlots d’intelligence et de simplicité dans une terre en dérive, dans un monde obnubilé par l’argent et le profit… Une charte éthique pour protéger ces peuples et leur image devrait guider cette médiatisation à double tranchant.
    Sur ces remarques, je vous félicite pour votre site et je m’en vais de ce pas acheter le livre La Forêt des Esprits d’Olivier Lelièvre aux éditions Anako.

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