L’Amazonie à l’honneur
En ce mois de novembre de l’An de tant de disgrâces 2008, la Péniche Anako se métamorphose en immense pirogue flottant sur des eaux équatoriales qui n’ont rien à voir avec celles des cartes postales, se boise d’essences précieuses, se peinturlure, s’emplume, se pare de mille fleurs excentriques aux parfums exotiques… Bref, la magicienne s’apprête à nous lancer un nouveau défi ! Un mois pour nous initier à un univers de tous les superlatifs, paroxysmes, beautés et dangers. Un monde singulier et pourtant si pluriel : l’AMAZONIE. Dix fois la France. La plus grande forêt tropicale du monde, ennoyée par le fleuve le plus puissant de la Terre : l’Amazone aux centaines d’affluents. Le « poumon de la planète » toujours plus métastasé par le cancer des multinationales voraces, mais aussi « l’enfer vert » pour qui n’y est pas né.
Pendant un mois, nous allons tenter, oh prudemment, de traverser un mur végétal, une cathédrale de la démesure où se diluent l’espace et le temps, où même les boussoles perdent le Nord, au cœur d’une géométrie sans tête ni queue, dans des délires baroques et des fièvres de faux-semblants. Nous déambulerons entre crotales et anacondas, entre jaguars et piranhas, entre vampires et singes étrangleurs, entre fourmis géantes et mygales terrifiantes, entre oiseaux somptueux (oiseau-dieu des Indiens, artistes de la plume) et orchidées sublimes, entre champignons hallucinogènes et fleurs carnivores, entre cris et chuchotements, entre sifflements et craquements inquiétants…
Voyage dans une semi-obscurité, car le Soleil ne peut offrir que quelques éclaboussures de clarté, tant il a du mal à transpercer le toit des arbres géants (de 45 à 55 m.) de la silva. Marches dans un humus putréfié, marécages et sables mouvants, miasmes rappelant que la gangrène guette. Vous l’aurez compris, talons aiguilles et smokings ne sont pas, ici, de rigueur… Oh, ne cédons pas à la panique, Anako le Sage nous tiendra la main ! Car, dans ce chaos gigantesque, il y a un ordre. Un ordre que seules les tribus indiennes, du moins ce qu’il en reste, connaissent, apprivoisent, respectent.
C’est justement ces peuples premiers de la silva que notre Ambassadrice de péniche veut nous faire rencontrer. Elle les reçoit sans demande de droit d’asile, sans qu’ils aient à passer par les zones d’attente interminable des aéroports, sans qu’ils risquent de se retrouver dans un centre de rétention…
Nous devons être là pour ouvrir les bras à ces rescapés d’une longue agonie commencée par l’invasion des conquistadors et gens d’Eglise, cette sinistre union du sabre et du goupillon, et poursuivie, depuis des siècles, par l’irruption des bandeirantes, caboclos, seringueiros, garimpeiros, fazendeiros, grileiros, pistoleros et Evangélistes de tout crin. Ces mots vous sont inconnus ? Ce ne sont que mots tueurs d’Indiens ! Le « progrès », en Amazonie, est une équation simple : la mainmise sur ses richesses au prix du génocide de millions d’Indiens. Epidémies de rhumes et de grippes délibérément provoquées, nourriture empoisonnée, dispensaires « humanitaires » et Indiennes stérilisées, tortures, viols, meurtres à la chaîne, mitraillages par avion… En face, arcs, flèches, lances : dérision. La chasse aux trésors, parallèle à la chasse aux Indiens. Pour les bois précieux, l’or, les diamants, l’élevage, le pétrole… un bon Indien est un Indien mort !
Comment ces peuples pourraient-ils faire confiance à LA civilisation (la nôtre!) ? En novembre, ce sont les survivants de cette abomination que la bien nommée Péniche Anako nous offre de mieux connaître. Dans un renouveau indigéniste planétaire, les tribus amérindiennes d’Amazonie veulent se réapproprier leurs coutumes, leur culture, leurs valeurs, bref, leur mémoire : une urgence pour eux s’ils ne veulent pas disparaître, une urgence pour nous qui refusons l’uniformité globalisée imposée par les grands prédateurs… Allons, montons à bord ! Nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas !
Gisèle BEETZ