Archive pour la section 'billets d'humeur'

LA MORT D’UN ARBRE

Mardi, mars 30th, 2010

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Par Gisèle Beetz

La mort d’un arbre

Ce pourrait être un conte, certes. Mais un conte dont il faudrait tenir compte car nous sommes ici dans les pages d’ « IKEWAN » où l’on ne raconte pas n’importe quoi. Et surtout pas des contes à dormir debout ! Ici, si conte il y a, c’est qu’il secoue, réveille, tenaille, c’est qu’il met la raison à la question, qu’il brise le cœur et fait des bleus à l’âme. Ce petit conte a pour cadre l’Archipel des Andaman, lové dans le Golfe du Bengale. Archipel qui serait paradisiaque : forêts tropicales luxuriantes, plages de sable nacré parées d’élégants cocotiers, océan émeraude ou turquoise, ciel azur radical, air diaphane, SI….

SI, colonisé par les Britanniques, avec l’Inde, dès la fin du 18ème siècle, il n’était pas devenu au 19ème le plus grand bagne DU MONDE. Prisonniers politiques et de droit commun mêlés, comme il se doit. SI, à partir de 1947, avec l’indépendance de l’Inde, le nouveau gouvernement n’avait pas encouragé le peuplement de l’archipel par les Indiens (si pauvres …). C’est là que se trouvent les prémices de notre conte. Car dès lors, se déploya sur cette terre édénique un filet funeste et fatal dont les mailles se resserrèrent inexorablement sur les cinq ethnies andamanaises : Grands Andamanais, Sentinelles, Jarawa avec lesquels ICRA International a su créer des liens et engager des combats pour éviter le pire à ces 27O survivants, Onge, Jangil, ces derniers ayant carrément disparu. On les appelle aussi « Négritos » car leur peau noire et leurs cheveux crépus les distinguent des peuples asiatiques environnants. Pour les savants (anthropologues, préhistoriens, ethnologues…) ils pourraient être les premiers hommes à avoir quitté l’Afrique, des tests d’ADN montrant des ressemblances avec celui des Bushmen du Kalahari…

Mais laissons ces considérations aux érudits qui y consacrent leur vie et revenons à notre conte. Ce fut le 4 février 2010, jour de colère et de douleur, que l’évènement se produisit. Soudain, le chant des oiseaux cessa. Les singes mutins s’immobilisèrent et se turent. Dans les mangroves, les crocodiles s’immergèrent précautionneusement. Suspendues aux arbres, les grappes de chauve-souris se contractèrent. Eléphants et cochons sauvages se muèrent en statues de sel tandis que, dans l’eau cristalline, les colonies de coraux, mérous et tortues, requins et dauphins cessèrent leurs danses lascives. Les êtres humains se figèrent. Le temps lui-même stoppa sa course. Souffle de vie en suspens. Puis, sortie d’on ne sait où, une trombe de silence submergea les îles. Si, pour certains, le silence est d’or, celui-ci, lourd, profond, fut de plomb. Un silence de mort, un silence de cimetière, comme l’aime le fils de la nuit et frère du sommeil : Thanatos. Un silence feutré, épais, hypocrite tel qu’en produit un silencieux adapté au canon d’une arme à feu pour étouffer le bruit de la détonation qui tue. Et une femme mourut. De mort naturelle. Comme il en meurt tant à chaque minute. Rien que du banal. Un non-évènement pour l’Humanité, une mort passée sous silence, dans l’indifférence, l’apathie de la conscience mondiale. Eh oui, toutes les morts ne sont pas égales pour médias friands de sensationnel. N’est pas Mickaël Jackson qui veut…. Ne peut pas être « pipole » celui dont on ne soupçonne même pas l’existence.

Mais ce silence létal qui n’en finissait pas fut terriblement assourdissant, fracassant pour Gaïa, la Terre-mère, car, elle, savait. Elle savait que Boa sr, 85 ans, était la dernière survivante du peuple Bo. Sa mort ne fut pas que physique, elle fut surtout symbolique. Car ce n’était pas seulement un effacement individuel. Il n’y avait déjà plus de « nous » chez les Bo, mais il restait encore un « je », une locutrice, une porteuse de vécu. En frappant Boa sr, la Grande Faucheuse mettait un point final à l’Histoire d’un peuple : sa langue, ses coutumes, ses savoirs, ses croyances, ses rêves, ses rires, ses peines, sa sagesse… Quelles traces ? Plus de cordon ombilical. Dilution dans un Trou noir. Un arbre plusieurs fois millénaire venait de s’abattre. Un arbre de vie. Un arbre généalogique d’une des familles humaines brusquement arraché, déraciné. Tronc couché sur le sol, géant pathétique. Cime déchirée à terre. Racines, comme de sinistres moignons, tournées vers le ciel. Sang vital perdu, bu par la poussière. Désormais stérile, l’arbre ne porterait plus de fruits. Une essence unique de la société des Hommes venait de disparaitre. Et la Nature fut en berne. Elle perdait un enfant, un peuple de guetteurs protecteurs, si rares, qui veillaient encore sur elle quand d’autres la violaient sans états d’âme. Ce jour-là, la Terre-mère cria son impuissance. Elle pleura beaucoup, longtemps. Elle cessa lorsque ses larmes se firent menace pour sa grande famille dispersée de par le monde, y compris ses propres bourreaux…

Ce conte est triste ? Beaucoup le sont mais le positif apparait quand on en tire les leçons : de l’ombre peut jaillir la lumière, de la tristesse peut fuser l’espoir. Il pose de grandes questions, le petit conte, à qui veut bien les entendre : quelle est la place de l’être humain dans la nature ? Pendant des millions d’années l’homme chasseur-cueilleur l’a respectée, se déplaçant incessamment pour ne pas l’épuiser : chacun était gagnant. Mais aujourd’hui, Nature et Progrès sont-ils forcément antagoniques ? Quelle relation entre la Nature et la Civilisation ? Avec la croissance démographique, l’Humanité est incroyablement plurielle et pourtant enfant de la même mère : identité singulière en même temps qu’universelle, est-ce contradictoire ? Pourquoi, dans notre époque chaotique, les peuples chasseurs-cueilleurs ne sont-ils plus qu’en sursis ? Pourquoi faut-il qu’ils disparaissent, eux qui sont la mémoire de notre Préhistoire ? Eux, nos premiers pieds, nos premiers pas, nos premiers outils, nos premiers Prométhée faiseurs de feu, nos premiers artistes, graffeurs rupestres de génie… Eux, nos premiers mots, nos premiers rires, nos premières amours, nos premiers rêves, nos premiers cauchemars. Eux, notre patrimoine non monnayable sur le marché mais essentiel, vital pour un futur de plus en plus hypothétique.

Ce conte sur les Andamanais n’a pas de fin, pas encore. Mais il peut, hélas, se multiplier à l’infini. Pygmées ou Bushmen San d’Afrique, Mlabri de Thaïlande, Wayana ou Yanomami d’Amazonie, Mentawai, ces hommes-fleurs d’îles au large de Sumatra… et tant d’autres : sont-ils tous dans les couloirs de la mort ? Pourquoi ?

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Eh bien, conte ou pas conte, il faut se retrousser les manches, doper neurones et synapses, pour tenter de comprendre. Même si l’on pressent déjà que la Quête des réponses ne se fera pas sans rencontrer « du sang, de la sueur et des larmes. » , et que l’on quitte l’idyllique pour l’élégiaque, la Pastorale pour le drame. Comme dans tous les contes, il y aura des bons et des méchants, des sorciers jeteurs de sorts irréparables, des mauvais esprits, virus virulents lâchés contre l’Humain… (l’être humain ? c’est quoi, ça, et ça vaut combien ?), des sirènes seconds couteaux pour accomplir les basses œuvres des grands squales glacés qui ont une faim de fonds toujours plus abyssaux. Eh oui, dans les contes d’aujourd’hui, il y a de plus en plus d’orphelines et de moins en moins de princes charmants. Ce sont des polars où des tueurs en série ouvrent leurs parachutes dorés pour atterrir aux quatre coins de notre planète et y commettre leurs innombrables crimes sans jamais être condamnés.

Dire qu’il y a du pain sur la planche est un doux euphémisme ! Le poète Virgile, nous a laissé un beau message : « On se lasse de tout, sauf de comprendre. » Vingt siècles plus tard, le romancier Lawrence Durrel, comme une réponse à Virgile, nous prévient que la route est difficile : « Oui, mais tout comprendre, c’est tout souffrir. » Qu’importe, il faut comprendre ! Alors, et alors seulement, nous pourrons dynamiter le silence, rejeter les « Je ne savais pas ! », renouer le dialogue avec les peuples sans voix qui ont tant à nous apprendre. Il est encore temps puisque vous êtes en train de lire « IKEWAN » ! Ecoutez la plume de ces passionnés des Autres, de ces amoureux de la différence, cette chance ! Ils témoignent, les yeux gravés d’images indélébiles, et vous espèrent, car il est urgent d’agir.

Gisèle Beetz.

Birmanie, l’illusion touristique

Dimanche, mars 4th, 2007

Une spectatrice genevoise d’une de mes conférences, se croyant parfaitement informée sur la situation en Birmanie car elle avait comme on dit communément “fait la Birmanie” en groupe avec un opérateur touristique, m’a récemment écrit ceci par le biais de l’organisateur des conférences :

“(…) De quel droit vous permettez-vous de faire de la propagande contre la Birmanie ? Un pays - comme la Thaïlande - que nous connaissons très bien d’ailleurs, puisque nous nous y sommes rendus à deux reprises déjà. Nous l’avons “crisse-crossed” d’un bout à l’autre et avons vu et rencontré des gens heureux et souriants par exemple dans les marchés, dans les magnifiques temples, dans de nombreux villages que nous avons traversés. Et pas de trace de famine ou de gens handicapés dont personne ne s’occupe comme par exemple en Haiti, au Mexique ou Inde et j’en passe… ” (…)

Ce type de réaction illustre malheureusement l’illusion entretenue auprès de leur clientèle par les opérateurs touristiques et les dictatures avec lesquelles ils travaillent, se contentant d’emmener leurs touristes sur les sentiers bien propres et bien balisés par les autorités locales. Cette complicité de désinformation est grave selon moi et je pense qu’il est important d’amener les opérateurs touristiques à plus de transparence, la recherche de rentabilité à tous prix, ne justifiant pas toutes les compromissions.

J’invite donc tous ceux qui souhaitent effectuer un jour un voyage individuel ou organisé dans ce magnifique pays qu’est la Birmanie (Myanmar) à s’informer, à lire, à se mettre à l’écoute sur la situation des ethnies montagnardes opprimées depuis 50 ans par la junte birmane, tout comme sur la situation d’une démocratie qui emprisonne et maintient au silence et en résidence surveillée les élus du peuple et notamment le prix nobel de la paix Aung San Suu Kyi.

Le documentaire ethnographique de télévision, authenticité ou altération ?

Lundi, décembre 25th, 2006

Le documentaire ethnographique est aujourd’hui de plus en plus recherché par les télévisions. Les sociétés de productions les plus diverses et les plus variées s’engouffrent donc vers ce qui a tout l’air d’une nouvelle manne pour elles.

La rigueur et la réalité ethnographique ne font pas toujours bon ménage avec l’audimat, alors tout est bon aujourd’hui pour faire de “l’ethno grand public”! un peu comme les opérateurs de voyages organisent ce qu’ils appellent l’ethno tourisme de groupe en faisant des sentiers perdus d’aujourd’hui les autoroutes de demain. En poussant des sociétés autochtones qui étaient, hier encore, de fiers peuples à devenir les mendiants d’aujourd’hui, ou des traditions ancestrales à se rabaisser au rang de folklores livrés à la demande aux armées de caméras et d’appareils numériques de meutes curieuses et préssées.

France télévision avait pensé cet été 2006 à une émission de télé réalité au coeur des dernières tribus en immergeant chez les derniers bushmen, les Papous ou les Hommes fleurs, un groupe de candidats qui allait avoir à se livrer au jeux de l’imitation. Fort heureusement Icra international informée de ce projet plus que douteux développé par une filiale de la société Endémol, a aussitôt mis en place une campagne de sensibilisation et de pétition qui a rassemblé 20 000 signatures et qui a abouti au retrait du projet.

Mais si l’on regarde aujourd’hui d’un peu plus près les documentaires qui nous sont proposés il y a de quoi s’interroger sur nombre de ces films censés informer, documenter aujourd’hui, mais aussi devenir la mémoire de demain. Ils touchent en effet à des peuples et des sociétés tribales menacées de mutation profonde, de perte de leur identité voire de disparition totale comme le sont les dernières sociétés de chasseurs cueilleurs ou les dernières tribus nomades.

Qu’imagine t-on pour séduire les responsables des chaînes de télévision et les spectateurs:

- des vedettes “américaines” ou françaises que l’on met systématiquement en avant quitte à ce que la tribu ou le peuple filmé n’en soit réduit qu’au rang de décor ou de figurant. Alors on nous met un Nicolas Hulot, un Stéphane Peyron, un “people”; Muriel Robin chez les Himba ou Patrick Timsit chez les Hommes fleurs. Si les “people” en question sont des gens de qualité et de sensibilité le résultat est là, en général positif, mais combien le sont vraiment ?
Ces documentaires à gros budget et fort audimat déplacent des équipes de tournage imposantes, des véhicules 4X4, des hélicoptères, des coulisses souvent impressionnantes derrières les caméras. A qui fera-ton croire que cela n’apporte que des bienfaits aux petites tribus au sein desquelles ces équipes débarquent ?

- Un autre technique moins spectaculaire consiste à écrire le documentaire comme on écrirait une fiction. C’est d’ailleurs aujourd’hui ce que l’on demande aux producteurs. On crée des personnages, des situations, des histoires. Et si sur le terrain l’équipe de tournage ne les trouvent pas, alors on les réinventent, on les recréent et on les remet en situation en faisant “jouer à l’acteur” les habitants du village ou les membres de la tribu.
Il faut à tout prix une cérémonie d’initiation, ou un rite shamanique mais on a que quinze jours ou trois semaines pour tourner le film ! Qu’à cela ne tienne, on va payer ce qu’il faudra pour que la tribu reconstitue au moment voulu telle cérémonie ou tel rituel.
Bien sûr pour ne pas enfreindre les tabous, violer les lois non écrites, ou blesser la mémoire des ancêtres, la tribu sollicitée et qui voudrait bien quand même recevoir le paiement ou les “récompenses” promis par l’équipe, va simuler, inventer un rite qui ressemblera mais ne sera pas tout à fait celui que l’on aurait organisé si l’on avait respecté la tradition.
Voila donc des simulacres que l’on fait passer pour les vrais rituels, altérés, déformés, bâclés qui seront appelés à s’intégrer peu à peu grâce au film et à son étiquettage “documentaire ethnographique” à la mémoire collective.

- Et puis il y a encore ces films ethnographiques, plutôt bien fait, mais où, pour garder le coté exotique et authentique à tous prix, on fera disparaitre du champs toute trace de modernisme, tout vétement, toute trace de béton ou de tôle ondulée.
Tels ces indiens d’Amazonie Huaorani ou Zoé, en contact depuis déjà quelques décennies et que l’on nous fait découvrir nus comme aux premiers matins du monde.
Même le guide interprête qui parle espagnol est nu ! Les villages y sont parfaits sans la moindre trace de tôle ondulée ou de béton ? et le public y croit !
Bien sûr en y regardant bien on aperçoit sur la peau les marques de ce short, de ce caleçon ou de ce soutien gorge que le réalisateur à fait enlever au pauvre indien ou à la pauvre indienne qui n’y comprend plus rien !
“D’abord ces colons, ces missionnaires blancs qui apportent de nouvelles technologies, de nouveaux dogmes, qui imposent de cacher sa nudité, et puis ensuite, ces caméramans, blancs eux aussi, qui veulent à coups de dollars nous filmer tels que l’on était avant le premier contact !!!!”

Quelle n’est pas ma déception lorsque je découvre sur une chaîne dite sérieuse tel ou tel film consacré à une ethnie ou un village que je connais bien, de voir que les habitants sont tous revenus à le tenue d’Adam alors que, comme dans toute société en mutation, il y avait bien sûr de l’un à l’autre des tenues vestimentaires différentes - les uns affectionnant la nudité traditionnelle, les autres lui préférant quelque short, ou tee shirt. De voir également que la caméra a soigneusement évité l’école couverte d’un toit de tôle, ou les barraquements, les bidons et autres bassines en plastique que l’on a soigneusement écartés pour ne filmer que les deux seules huttes traditionnelles qui, dans ce village là, ont survécu a des années de contacts plus ou moins destructeurs.

Hypocrisie, malaise d’une société, sentiment de culpabilité, ou désir d’habiller ou de masquer la réalité ? Je ne sais qu’en penser. En tous cas les films authentiques, réalisés avec le coeur, en harmonie et en accord avec les peuples filmés sont si rares qu’ils en deviennent particulièrement précieux. Certes ils n’ont pas les mêmes moyens. Fort heureusement d’ailleurs, car l’âme d’un peuple ne se livre qu’à une personne et une caméra amies et qui savent se faire discrètes, se faire oublier et se fondre dans le quotidien.

Il faut être attentif et patient pour dénicher ces vrais films ethnographiques. Malheureusement on ne les trouve que trop rarement sur les grandes chaînes qui s’adressent au plus large public.